Le grand malentendu spirituel
Enquête au cœur d’un monde qui cherche sans toujours trouver
Chapitre 1 — À l’aube, dans une vallée où tout semble “spirituel”
Il est six heures du matin dans une vallée des Alpes italiennes.
Le soleil n’a pas encore franchi la crête, mais déjà une trentaine de personnes déroulent leurs tapis de yoga sur une terrasse en bois.
Le silence est parfait, presque fabriqué.
La scène pourrait être celle d’un monastère contemporain.
Pourtant, ici, personne ne parle de Dieu, ni de transcendance.
On parle de “connexion”, de “vibrations”, de “réalignement énergétique”.
Une jeune femme venue de Berlin confie :
“Je suis ici pour me retrouver. Je veux me sentir mieux.”
Elle hésite, puis ajoute :
“Je ne sais pas si c’est de la spiritualité. Mais ça y ressemble.”
Cette phrase, on l’entendra tout au long de notre enquête.
Chapitre 2 — Le boom visible : pratiques, stages, retraites, rituels
De l’Inde à la Californie, du Portugal à Bali, les retraites “spirituelles” affichent complet.
Les studios de yoga se multiplient.
Les applications de méditation prospèrent.
Les librairies débordent de livres promettant éveil, sérénité, transformation.
Les chiffres donnent le vertige :
- des millions d’utilisateurs d’applications de pleine conscience,
- une industrie du yoga estimée à plusieurs milliards,
- une explosion des pratiques ésotériques sur les réseaux sociaux.
Tout semble indiquer un retour massif à la spiritualité.
Mais ce n’est qu’une façade.
Chapitre 3 — Derrière la façade : une confusion des mots
À Paris, dans un café du XIᵉ arrondissement, nous rencontrons une anthropologue spécialiste des pratiques spirituelles contemporaines.
Elle sourit en entendant le mot “retour”.
“Il n’y a pas de retour de la spiritualité. Il y a un retour du marché de la spiritualité.”
Elle explique que le mot “spiritualité” est devenu un fourre‑tout où l’on met :
- yoga,
- méditation,
- astrologie,
- chamanisme,
- alimentation consciente,
- psychologie positive,
- minimalisme,
- religions traditionnelles.
“On confond les outils avec la quête.
On confond le décor avec l’expérience.
On confond le bien‑être avec la profondeur.”
Chapitre 4 — La spiritualité profonde : un murmure, pas un mouvement
À quelques kilomètres de là, dans un petit ermitage de pierre, un homme d’une soixantaine d’années vit seul depuis vingt ans.
Il ne se considère ni comme moine, ni comme sage, ni comme guide.
Il dit simplement :
“Je cherche à voir clair.”
Il n’a pas de disciples, pas de réseaux sociaux, pas de stages à proposer.
Il ne vend rien.
Il ne promet rien.
Il parle lentement, comme si chaque mot devait être pesé.
“La spiritualité, ce n’est pas une pratique.
C’est une manière d’être au monde.
Et ça ne fait pas beaucoup de bruit.”
Il sourit :
“C’est peut‑être pour ça qu’on ne la voit pas.”
Chapitre 5 — Le grand malentendu : la profondeur ne se vend pas
Dans un centre de bien‑être de Lisbonne, une coach explique à ses clients comment “élever leur fréquence vibratoire”.
Dans un studio de Los Angeles, un influenceur propose un “éveil garanti en 21 jours”.
À Bali, des touristes en quête de sens enchaînent massages, cérémonies, bains sonores et séances de breathwork.
Tout cela est sincère, parfois utile, souvent réconfortant.
Mais est‑ce de la spiritualité ?
Un philosophe rencontré à Genève tranche :
“Nous vivons une époque où l’on confond l’éveil avec le bien‑être.
Or la spiritualité profonde n’est pas confortable.
Elle dérange.
Elle transforme.”
Chapitre 6 — Une quête verticale dans un monde horizontal
La spiritualité profonde n’est pas un phénomène de masse.
Elle ne se diffuse pas comme une mode.
Elle ne se mesure pas en nombre de participants.
Elle est verticale, pas horizontale.
Elle est intérieure, pas spectaculaire.
Elle est exigeante, pas instantanée.
Elle demande :
- du discernement,
- de la lucidité,
- de l’honnêteté,
- du courage,
- du silence.
Rien qui se poste sur Instagram.
Chapitre 7 — Conclusion : un monde qui cherche, mais pas toujours au bon endroit
Oui, le monde cherche.
Oui, les pratiques se multiplient.
Oui, les individus aspirent à plus de sens.
Mais non, cela ne signifie pas que la spiritualité profonde progresse.
Le bruit augmente.
La profondeur, elle, reste rare.
Et peut‑être est‑ce là sa nature même :
une flamme discrète, fragile, exigeante — mais essentielle.


