Iran, Venezuela, France ? Le Festin des Aveugles
Chronique d’un effondrement annoncé
Dans un pays longtemps prospère,
les dirigeants s’étaient enfermés dans une salle de réunion sans fenêtres,
un bunker administratif où l’on parlait de chiffres,
de courbes,
de prévisions,
mais jamais de réalité.
Ils festoyaient encore,
non plus de viandes grasses,
mais de rapports optimistes,
de statistiques arrangées,
de discours rassurants.
Leur banquet n’était plus matériel :
il était fait d’illusions soigneusement entretenues.
Pendant ce temps, dehors,
les signes s’accumulaient.
Les infrastructures vieillissaient.
Les hôpitaux manquaient de personnel.
Les écoles perdaient leurs enseignants les plus expérimentés.
Les entreprises fermaient les unes après les autres,
faute d’investissements,
faute de vision,
faute d’avenir.
Les citoyens, eux, attendaient dans des files d’attente interminables :
pour un médecin,
pour un logement,
pour un service public qui fonctionnait encore.
On entendait des soupirs,
des colères étouffées,
et parfois un rire amer —
car quand tout se dégrade lentement,
l’humour devient un réflexe de survie.
Les dirigeants, enfermés dans leur salle,
ne voyaient rien.
Ils se disputaient des budgets fictifs,
des responsabilités diluées,
des promesses impossibles.
Leur aveuglement n’avait rien de spectaculaire :
il était administratif, méthodique,
presque banal.
Puis vinrent les premières ruptures.
Une panne électrique majeure.
Un réseau d’eau contaminé.
Une grève qui paralysa tout un secteur.
Un hiver trop froid,
un été trop chaud,
des récoltes trop faibles.
Rien d’apocalyptique en soi,
mais tout s’additionnait,
comme les pièces d’un puzzle que personne ne voulait assembler.
Et lorsque le système finit par céder,
ce ne fut pas dans un fracas hollywoodien,
mais dans un silence lourd :
des écrans noirs,
des rayons vides,
des services fermés,
des citoyens livrés à eux-mêmes.
On raconte que, dans un autre pays —
un pays de plaines, de vignobles, de cathédrales,
et de certitudes si anciennes qu’on les croit indestructibles —
certains, en entendant cette chronique,
haussèrent les épaules :
« Cela n’arrivera jamais chez nous. »
Mais d’autres, plus attentifs aux détails,
aux fissures dans les murs,
aux files qui s’allongent,
aux promesses qui s’usent,
entendirent dans ce récit
non une fiction,
mais un avertissement.
Car les effondrements modernes ne tombent pas du ciel :
ils s’installent, lentement,
dans les interstices du quotidien,
jusqu’au jour où l’on découvre
que l’apocalypse n’était pas un événement,
mais un processus.


