Françoise de Graffigny
- Une femme des Lumières, libre, moderne et longtemps oubliée
Née à Nancy en 1695 et morte à Paris en 1758, Françoise de Graffigny fut l’une des autrices les plus célèbres du XVIIIᵉ siècle, notamment grâce à son roman Lettres d’une Péruvienne (1747) et à sa pièce Cénie (1750). Admirée de son vivant, proche de Voltaire et Émilie du Châtelet, elle fut ensuite oubliée jusqu’à sa redécouverte dans les années 1960.
1. Une vie mouvementée et courageuse
Origines et jeunesse
- Née Françoise d’Issembourg du Buisson d’Happoncourt en 1695 à Nancy.
- Issue de la petite noblesse lorraine.
Un mariage tragique
- Mariée à 17 ans à François Huguet de Graffigny, officier de la cour de Lorraine.
- Trois enfants, tous morts en bas âge.
- Mari violent, joueur, dépensier ; il est même emprisonné pour violences domestiques.
- Elle obtient une séparation de corps, rare à l’époque, puis devient veuve deux ans plus tard.
Séjour à Cirey : Voltaire et Émilie du Châtelet
- Après son veuvage, elle séjourne quelques mois au château de Cirey, auprès de Voltaire et Émilie du Châtelet.
- Elle y découvre un milieu intellectuel intense, qui nourrit sa vocation littéraire.
Auprès du roi Stanislas : les années lunévilloises de Madame de Graffigny
Avant de briller dans les salons parisiens, Françoise de Graffigny fréquenta assidûment la cour du roi Stanislas Leszczynski, ancien roi de Pologne devenu duc de Lorraine, installé au château de Lunéville. Ce lieu, surnommé le « Versailles lorrain », était un centre intellectuel et artistique foisonnant, où se croisaient philosophes, musiciens, savants et écrivains. Madame de Graffigny y trouva un espace de liberté et de stimulation rare pour une femme de son époque. Elle y côtoya Stanislas lui-même, homme éclairé et amateur de lettres, ainsi que les cercles cultivés qui gravitaient autour de lui. Cette période lunévilloise fut décisive dans la formation de sa pensée et dans l’affirmation de sa voix littéraire. C’est là, dans cette Lorraine éclairée, qu’elle forgea les convictions qui nourriront plus tard Lettres d’une Péruvienne : liberté, raison, critique des mœurs, et surtout, la place des femmes dans la société.
Paris et la vie littéraire
- S’installe à Paris en 1739.
- Participe à la “société du bout du banc”, cercle littéraire brillant et satirique.
- Correspondance quotidienne avec son ami lorrain François-Antoine Devaux, source majeure sur la vie sociale et la condition féminine au XVIIIᵉ siècle.
2. Une femme des Lumières avant l’heure
Une pensée féministe
- Elle dénonce l’injustice faite aux femmes, la tutelle masculine, et revendique la liberté de mener sa vie selon ses choix.
- Son œuvre met en scène des héroïnes qui cherchent à comprendre et à dépasser les contraintes sociales.
Une modernité étonnante
- Ses textes interrogent :
- la domination masculine
- l’éducation des femmes
- les normes sociales
- le regard européen sur les autres cultures
3. Son œuvre : romans, théâtre et correspondance
1. Lettres d’une Péruvienne (1747)
Son œuvre majeure, immense succès européen.
- Roman épistolaire dans la lignée de Montesquieu.
- Héroïne : Zilia, jeune Péruvienne enlevée par les Espagnols puis recueillie en France.
- Thèmes :
- critique de la société française
- condition féminine
- choc des cultures
- quête d’autonomie
- Le roman fut réédité, traduit, imité dans toute l’Europe.
2. Cénie (1750)
- Sa première pièce de théâtre, un triomphe : 25 représentations initiales, puis 32 reprises entre 1754 et 1760.
- Drame moral et sentimental, centré sur l’éducation et la vertu féminine.
3. Correspondance (plus de 2500 lettres)
- Correspondance quotidienne avec Devaux pendant 25 ans.
- Source exceptionnelle sur :
- la vie littéraire
- les salons
- la société parisienne
- la condition des femmes
- Aujourd’hui considérée comme un monument littéraire et historique.
4. Héritage et redécouverte
Oubli après la Révolution
- Comme beaucoup de femmes de lettres, elle disparaît du canon littéraire après 1789.
Redécouverte dans les années 1960
- Grâce aux études féministes et à la redécouverte de son roman et de sa correspondance.
- Aujourd’hui, elle est reconnue comme :
- une figure majeure des Lumières
- une précurseure du féminisme
- une observatrice fine de la société du XVIIIᵉ siècle
5. Repères chronologiques
| Année | Événement |
|---|---|
| 1695 | Naissance à Nancy |
| 1712 | Mariage avec François de Graffigny |
| 1737–1738 | Séjour à Cirey chez Voltaire et Émilie du Châtelet |
| 1739 | Installation à Paris |
| 1747 | Publication de Lettres d’une Péruvienne |
| 1750 | Succès de Cénie |
| 1758 | Mort à Paris |
| 1960s | Redécouverte de son œuvre |
Le château de Madame de Graffigny : un héritage vivant au cœur de Villers‑lès‑Nancy
Le château où séjourna Françoise de Graffigny, aujourd’hui l’un des emblèmes patrimoniaux de Villers‑lès‑Nancy, a connu une histoire aussi riche que ses murs sont élégants. Après le passage de la célèbre femme des Lumières, la demeure changea plusieurs fois de propriétaires privé lorrains, parfois des officiers ou magistrats, puis au XIXᵉ siècle, des notables nancéiens qui utilisent le domaine comme résidence d’agrément comme la famille Corbin, grande lignée industrielle et mécène de la région, qui en prit soin et en préserva l’âme.
Plus tard, le domaine passa entre les mains du GEC (Groupement des étudiants catholiques), qui en assura la conservation à une époque où bien des demeures anciennes disparaissaient. Finalement, la municipalité de Villers‑lès‑Nancy en devint propriétaire, offrant au château une nouvelle vocation : celle d’un lieu ouvert, partagé, vivant.
Aujourd’hui, son parc arboré, admirablement entretenu, déploie ses allées, ses arbres remarquables et ses clairières poétiques pour les promeneurs. Le château, restauré avec respect, accueille expositions, rencontres littéraires et flâneries, ainsi que tous les mariages de la ville, perpétuant l’esprit d’ouverture et de curiosité qui animait déjà Madame de Graffigny. C’est un fragment de mémoire devenu bien commun, un pont entre les Lumières et notre présent.



