Pourquoi notre époque manque autant de nuance ?
Pourquoi notre époque manque autant de nuance ? Il fut un temps où l’on pouvait dire « je ne suis pas tout à fait d’accord » sans déclencher une émeute numérique. Aujourd’hui, un simple « je nuancerais » peut vous valoir l’excommunication virtuelle, le bannissement symbolique, et une analyse psychologique complète par des inconnus persuadés de mieux vous connaître que votre mère.
Pourquoi cette disparition de la nuance ? Trois raisons, parmi d’autres joyeusetés :
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Le monde va vite — trop vite.
La nuance exige de la lenteur, une respiration, une petite marche mentale.
Or nous vivons dans un flux où une idée doit tenir sur une image, une indignation sur dix secondes, un argument sur trois mots.
Le problème, c’est que la pensée humaine n’a pas été conçue pour être compressée comme un fichier ZIP. -
L’algorithme préfère la fureur.
Nuancer ne génère pas de clics.
« Peut-être » ne fait pas vendre.
Les plateformes aiment les extrêmes : ça buzze, ça divise, ça fait revenir.
La nuance, elle, est une plante qui pousse à l’ombre.
Et l’ombre, ce n’est pas très photogénique. -
Nous aimons les camps, ça simplifie.
Être pour ou contre.
Gentil ou méchant.
Éclairé ou obscurantiste.
Cette binarité rassure notre cerveau fatigué : elle donne l’impression d’avoir compris quelque chose.
Le gris, lui, demande un effort que nous n’avons plus envie de fournir après une journée passée à courir après tout et rien.
Alors, faut-il renoncer à la nuance ?
Non.
Il faut la cultiver, la défendre, s’en servir comme d’un antidote.
Parce que la nuance n’est pas l’absence de position : c’est la position de quelqu’un qui a pris le temps de regarder le monde avant de s’agiter.
Et si nous ne pouvons pas changer l’époque, nous pouvons au moins changer la conversation.
