Hôpital public : quand la logique comptable étouffe la mission de soin
L’hôpital public traverse une crise profonde. Services d’urgences saturés, fermetures de lits, pénurie d’infirmiers, médecins épuisés : les signes sont visibles pour tous.Mais au-delà du manque de moyens, un phénomène plus insidieux mine le système : la transformation progressive de l’hôpital en institution pilotée avant tout par des indicateurs financiers.
D’une culture du soin à une culture du chiffre
Historiquement, l’hôpital reposait sur la compétence médicale et l’autonomie des équipes. Progressivement, la gouvernance s’est technocratisée. Les décisions sont désormais largement conditionnées par des impératifs budgétaires.
La tarification à l’activité (T2A) a renforcé cette évolution : chaque acte doit être codé, mesuré, optimisé. Les chefs de service passent un temps croissant à justifier des lignes comptables plutôt qu’à organiser le soin.
L’hôpital produit des tableaux Excel autant que des actes médicaux.
Une administration éloignée du terrain
Les soignants ont souvent le sentiment que les décisions stratégiques sont prises loin du chevet du patient. Les protocoles se multiplient. Les marges de manœuvre se réduisent.
La gestion est nécessaire — nul ne le conteste. Mais lorsqu’elle devient exclusivement comptable et se détache de l’expérience des professionnels compétents, elle altère le sens même du soin.
Réformes incomplètes et tensions structurelles
Les 35 heures, appliquées sans compensations humaines suffisantes, ont contribué à rigidifier les organisations. Les équipes travaillent en tension permanente.
On ferme des lits pour équilibrer des budgets. On optimise les flux. On raccourcit les séjours. Chaque minute est calculée.
Solidarité et responsabilité nationale
La France a choisi un accès large aux soins, y compris pour les personnes en grande précarité. Ce principe répond à une exigence sanitaire et humanitaire.
Mais toute politique de solidarité doit être accompagnée d’un financement clair et assumé. Lorsque les moyens ne suivent pas, la pression retombe sur des établissements déjà fragiles.
Le débat ne devrait pas opposer les patients entre eux, mais interroger la responsabilité de l’État dans le financement des choix qu’il décide.
Et pourtant… ils tiennent
Si l’hôpital fonctionne encore, c’est grâce aux femmes et aux hommes qui y travaillent. Leur compétence, leur dévouement, leur humanité compensent les failles du système.
N’oublions pas.
Pendant la pandémie, nous étions tous à nos fenêtres, chaque soir, à taper sur des casseroles pour les applaudir. Nous les appelions des héros.
Ces héros sont toujours là. Ils n’ont pas changé. Ils soignent, ils veillent, ils tiennent.
Ce qui a changé, c’est la reconnaissance concrète et les conditions dans lesquelles on leur demande d’exercer.
Aucune institution ne peut reposer indéfiniment sur l’abnégation.
Un hôpital n’est pas une entreprise comme une autre. Sa mission n’est pas la rentabilité, mais la protection de la vie et de la dignité humaine.
L’hôpital tient encore.
Grâce à eux.
Mais jusqu’à quand ?


