Les intellectuels de gauche et politiques français complices de Khomeini
Histoire d’une trahison politique, idéologique et médiatique qui continue de nos jours
Lorsque l’ayatollah Rouhollah Khomeini arrive en France le 6 octobre 1978, accueilli à Neauphle‑le‑Château, il n’est pas encore le dirigeant de la République islamique d’Iran. Il est un opposant religieux au chah Mohammad Reza Pahlavi, exilé depuis 1964, et devenu la figure de ralliement d’une contestation populaire multiforme.
Son séjour en France — trois mois à peine — deviendra l’un des épisodes les plus étonnants de l’histoire politique contemporaine : un chef religieux chiite, hostile à l’Occident, bénéficiant d’une liberté d’expression totale dans un pays laïc, et soutenu par une partie de l’intelligentsia française.
Ce soutien, souvent sincère mais parfois aveugle, s’explique par un contexte idéologique très particulier : tiers‑mondisme, anti‑impérialisme, désillusion post‑68, fascination pour les révolutions populaires, et méconnaissance profonde du chiisme politique.
1. Le contexte idéologique : la France de la fin des années 1970
La France de 1978 est traversée par plusieurs courants intellectuels puissants :
- La critique radicale de l’impérialisme américain
- La dénonciation des dictatures soutenues par l’Occident
- La fascination pour les révolutions du Tiers‑Monde (Vietnam, Cuba, Algérie)
- La crise du marxisme et la recherche de nouvelles formes de contestation
- Le désenchantement post‑maoïste
Dans ce climat, la révolution iranienne apparaît comme un soulèvement populaire massif contre un monarque perçu comme corrompu, occidentaliste et brutal.
Le chah est alors décrit par une partie de la presse française comme un « tyran soutenu par Washington ».
Un journaliste écrira plus tard :
« La gauche française voyait dans la révolution iranienne un nouvel avatar de la lutte des peuples contre l’impérialisme. »
2. Les intellectuels français qui ont soutenu Khomeini
Michel Foucault : le soutien le plus visible et le plus controversé
Foucault est envoyé en Iran comme reporter pour le Corriere della Sera.
Il y voit une forme inédite de mobilisation populaire, qu’il nomme « spiritualité politique ».
Dans un de ses articles, il écrit :
« Ce qui se passe en Iran est peut‑être la première grande insurrection contre les systèmes de pouvoir modernes. »
Foucault n’est pas un islamiste, ni un naïf : il cherche une alternative à la modernité occidentale, qu’il juge oppressive.
Mais il sous‑estime totalement la dimension théocratique du projet khomeiniste.
Il sera vivement critiqué après 1979, notamment par des féministes iraniennes.
Jean‑Paul Sartre : le symbole de la gauche anti‑impérialiste
Sartre ne s’est pas rendu en Iran, mais il a rencontré des représentants de l’opposition iranienne à Paris.
Il voit dans la chute du chah une victoire contre une dictature soutenue par les États‑Unis.
Un témoin rapporte :
« Sartre considérait la révolution iranienne comme un soulèvement légitime contre un régime policier. »
Sartre ne s’est jamais exprimé en faveur d’un régime islamique.
Son soutien est politique, pas religieux.
Simone de Beauvoir : solidarité anti‑despotique
Beauvoir partage l’analyse de Sartre.
Elle se positionne dans une logique de défense des peuples opprimés.
Elle ne perçoit pas — comme beaucoup — la menace que représente pour les femmes iraniennes un clergé chiite au pouvoir.
Les journalistes et intellectuels tiers‑mondistes
Plusieurs journalistes influents de l’époque — notamment dans Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur — voient dans Khomeini un symbole de résistance.
Un article rétrospectif du Point parlera plus tard :
« d’un nouvel opium pour intellectuels français, fascinés par une révolution qu’ils ne comprenaient pas. »
Ce jugement est sévère, mais il reflète un malaise durable.
3. Les responsables politiques français : entre calcul diplomatique et naïveté
Valéry Giscard d’Estaing : un accueil stratégique
Le président Giscard d’Estaing n’est pas un soutien idéologique de Khomeini.
Mais il accepte son accueil en France pour plusieurs raisons :
- préserver l’image de la France comme terre d’asile
- éviter que Khomeini ne soit expulsé vers un pays où il serait réduit au silence
- maintenir une position diplomatique neutre dans un contexte explosif
Selon un témoignage cité par plusieurs historiens :
« Giscard pensait que Khomeini était un vieil homme sans avenir politique. »
Erreur d’appréciation majeure.
Le gouvernement français : une liberté d’expression totale
Khomeini promet initialement de ne pas mener d’activités politiques en France.
Promesse qu’il ne respecte pas.
Depuis Neauphle‑le‑Château, il organise :
- des conférences de presse quotidiennes
- des messages enregistrés envoyés clandestinement en Iran
- des rencontres avec journalistes, opposants, diplomates
Le Comité Laïcité République rappelle :
« Il avait promis de se tenir sur la réserve sous peine d’expulsion. »
Mais la France ne l’expulsera jamais.
La gauche française : soutien au peuple iranien, pas au clergé
Le Parti socialiste, l’extrême gauche, les mouvements maoïstes et trotskistes soutiennent la révolution iranienne comme un mouvement populaire.
Ils ne soutiennent pas Khomeini en tant que chef religieux, mais en tant que symbole de la lutte contre le chah.
Beaucoup seront horrifiés dès 1979 par :
- la mise en place de la police religieuse
- les exécutions massives
- l’obligation du voile
- la répression des opposants de gauche
4. Le rôle des médias français : la construction d’une icône
Les images de Khomeini assis sous un pommier, dans un jardin paisible, ont fait le tour du monde.
Elles ont contribué à créer une image quasi mystique du personnage.
Un journaliste écrira plus tard :
« La France a offert à Khomeini la scène médiatique la plus libre du monde. »
Cette visibilité a été décisive dans la chute du chah.
5. Pourquoi ce soutien est aujourd’hui critiqué
Avec le recul, plusieurs erreurs d’analyse apparaissent clairement :
- Confusion entre révolution populaire et projet théocratique
- Méconnaissance du chiisme politique
- Projection idéologique : révolution = progrès
- Fascination pour l’Orient
- Sous‑estimation du rôle du clergé
Certains intellectuels ont exprimé des regrets, notamment après la répression des femmes, des minorités, des marxistes et des libéraux.
Conclusion : un épisode révélateur des illusions de l’époque
L’accueil de Khomeini en France fut un moment où se sont croisés :
- les idéaux révolutionnaires de la gauche française
- les calculs diplomatiques de Giscard
- la puissance médiatique de la presse française
- et les ambitions théocratiques d’un chef religieux déterminé
Ce soutien, souvent enthousiaste, est aujourd’hui relu comme un malentendu historique.
Il révèle les limites du tiers‑mondisme français et les dangers de projeter ses propres rêves politiques sur des réalités culturelles et religieuses mal comprises.


