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Que s’est‑il passé ?

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De l’insouciance des années 70–80 à la société fragmentée d’aujourd’hui

Par notre rédaction – Enquête spéciale

Pour beaucoup de Français ayant grandi ou vécu leur jeunesse dans les années 70 et 80, le souvenir est limpide : on se parlait facilement, on se mélangeait sans calcul, on faisait la fête sans arrière‑pensée. Les différences d’origine, de religion ou de milieu social existaient, bien sûr, mais elles semblaient moins chargées, moins explosives.

« On s’aimait, on se parlait », résume Maurice, 70 ans, qui se souvient de soirées où se côtoyaient étudiants, ouvriers, immigrés, artistes, croyants et non‑croyants. « Aujourd’hui, tout le monde a peur. »

Ce sentiment n’est pas isolé. Il traverse une génération entière. Alors, que s’est‑il passé entre cette époque perçue comme plus libre et le présent, marqué par la méfiance, la polarisation et le repli ?

I. Les grandes transformations qui ont fissuré le lien social

1. L’accélération du monde : quand le temps manque pour l’autre

À partir des années 90, un phénomène massif s’installe : l’accélération.
Travail plus exigeant, mobilité permanente, injonction à la performance, flux d’informations continus.

Le sociologue Hartmut Rosa parle d’« érosion des sphères de résonance » : moins de temps pour écouter, pour se laisser toucher, pour rencontrer.
Le lien social devient une variable d’ajustement.

2. L’explosion numérique : plus de contacts, moins de relations

Les réseaux sociaux ont bouleversé la manière de communiquer.
Ils ont offert une proximité technique… mais une distance émotionnelle.

  • On parle davantage, mais on se comprend moins.
  • On s’expose plus, mais on se rencontre moins.
  • On se regroupe par affinités, ce qui renforce les bulles idéologiques.

La conversation lente, nuancée, incarnée — celle des cafés, des fêtes, des soirées improvisées — s’est raréfiée.

3. La fin des récits communs

Dans les années 70–80, la société partageait des références communes :
quelques chaînes de télévision, quelques journaux, des événements fédérateurs, une culture populaire unifiée.

Aujourd’hui, chacun vit dans un univers médiatique distinct.
Deux voisins peuvent consommer des informations totalement opposées, sans jamais croiser les mêmes faits.

La conséquence est simple :
moins de points communs, plus de malentendus.

4. Les crises successives : une société sous tension

Attentats, crises économiques, pandémie, guerres aux portes de l’Europe…
Chaque choc a laissé une empreinte émotionnelle.

La peur est devenue un réflexe culturel.
Et la peur, on le sait, pousse au repli, à la suspicion, à la crispation identitaire.

5. L’hyper‑visibilité des identités

Les différences — culturelles, religieuses, politiques — sont aujourd’hui plus visibles, plus revendiquées, plus politisées.
Cela a permis des avancées majeures en termes de reconnaissance…
mais aussi une sensibilité accrue, où chaque mot peut devenir un champ de bataille.

II. Comment retrouver l’esprit des années 70–80 ?

Des pistes concrètes pour réinventer le lien**

L’époque ne reviendra pas telle quelle.
Mais l’esprit — la chaleur, la curiosité, la convivialité — peut renaître, autrement, avec d’autres formes.

Voici des pistes réalistes, applicables à l’échelle individuelle et collective.

1. Recréer des espaces de rencontre non utilitaires

Les années 70–80 étaient riches en lieux où l’on se retrouvait sans but précis :
bars, cafés, MJC, fêtes de quartier, concerts improvisés, associations.

Aujourd’hui, ces espaces existent encore, mais ils sont sous‑fréquentés ou méconnus.

Pistes :

  • organiser des repas de voisins, même modestes ;
  • rejoindre ou créer un club local (ciné‑club, atelier artistique, chorale, jardin partagé) ;
  • réinvestir les cafés indépendants, les librairies, les lieux culturels.

La convivialité ne naît pas de grandes idées, mais de petits rituels.

2. Cultiver la conversation lente

Les années 70–80, c’était aussi le temps long :
on parlait pendant des heures, sans notifications, sans interruptions.

Pistes :

  • instaurer des soirées sans écrans ;
  • inviter des amis ou voisins pour discuter autour d’un thème ;
  • pratiquer l’écoute active, sans chercher à convaincre.

La conversation est un art qui se réapprend.

3. Sortir volontairement de sa bulle

À l’époque, les milieux sociaux se mélangeaient davantage.
Aujourd’hui, l’algorithme nous enferme.

Pistes :

  • participer à des événements où l’on ne connaît personne ;
  • fréquenter des lieux où se croisent des publics différents ;
  • lire ou écouter des médias opposés à ses propres idées.

Le mélange ne se produit plus spontanément : il faut le provoquer.

4. Réhabiliter la fête comme espace social

La fête des années 70–80 n’était pas seulement un divertissement :
c’était un lieu de rencontre, de désinhibition, de fraternité.

Pistes :

  • organiser des fêtes simples, chaleureuses, intergénérationnelles ;
  • privilégier la musique live, les jeux, les activités partagées ;
  • inviter des personnes de cercles différents.

La fête est un antidote puissant à la fragmentation.

5. Pratiquer la bienveillance active

Dans un monde saturé de tensions, la gentillesse devient un acte politique.
Un sourire, une conversation, une invitation, un geste gratuit peuvent fissurer la méfiance ambiante.

Pistes :

  • complimenter, remercier, encourager ;
  • aider spontanément ;
  • accueillir les différences sans chercher à les dissoudre.

La bienveillance n’est pas naïve : elle est contagieuse.

Conclusion : L’esprit des années 70–80 n’a pas disparu — il sommeille

Ce que beaucoup regrettent n’est pas seulement une époque, mais une manière d’être au monde :
plus ouverte, plus confiante, plus joyeuse, plus collective.

Le monde a changé, oui.
Mais la capacité humaine à créer du lien, elle, n’a pas disparu.

Elle demande simplement un effort conscient, presque artisanal.
Un geste après l’autre.
Une rencontre après l’autre.
Une fête après l’autre.

Et peut‑être qu’en ravivant ces petites braises, on retrouvera quelque chose de cette lumière qui baignait les années 70–80.