Immigration, quand l’Histoire Insiste pour se Répéter 

Des Chinois de San Francisco aux migrants du XXIᵉ siècle

Par Francis Sigrist – Enquête / Société

Au milieu du XIXᵉ siècle, San Francisco est une ville affamée de croissance. Les fortunes de la ruée vers l’or s’essoufflent, mais les industriels californiens ont trouvé une nouvelle recette : importer une main-d’œuvre étrangère, bon marché et docile. Des milliers de Chinois, principalement originaires du Guangdong, choisissent l’immigration et traversent l’océan Pacifique dans l’espoir d’une vie meilleure.
Un siècle plus tard, le scénario semble réapparaître, presque à l’identique, mais sous d’autres latitudes et avec d’autres acteurs.

L’arrivée des Chinois : un rêve américain brisé

À leur débarquement, les immigrés chinois découvrent un monde où l’espoir se heurte immédiatement à une réalité brutale. Ils sont recrutés pour construire les chemins de fer, travailler dans les mines ou servir de petites mains dans les manufactures de San Francisco. Leur réputation de travailleurs infatigables et surtout meilleur marché que les ouvriers européens attire les employeurs… mais alimente aussi un profond ressentiment populaire.

Les communautés irlandaises, déjà fragilisées par la crise et reléguées aux emplois les moins qualifiés, voient dans les Chinois des concurrents directs. Le conflit économique glisse rapidement vers la hostilité raciale : insultes, violences, boycotts, et même des émeutes anti-chinoises dans plusieurs villes de l’Ouest.

Dans les interstices de la ville comparaient aussi les Tongs, sociétés secrètes chinoises devenues pour certaines de véritables organisations criminelles. Entre jeux clandestins, trafic d’opium et rackets, ces structures prospèrent sur la misère de leurs compatriotes, parfois avec la complicité tacite de politiciens locaux. Pots-de-vin, clientélisme et corruption tissent une toile où les intérêts économiques de la ville priment largement sur la sécurité ou la justice.

Un siècle plus tard : les mêmes mécanismes sous un autre nom

Observer cette période américaine, c’est surtout percevoir un phénomène intemporel. Aujourd’hui, l’histoire semble rejouée sur le sol européen et nord-américain, non plus avec les migrants chinois mais avec d’autres populations venues d’Afrique, d’Asie du Sud, du Moyen-Orient ou des Balkans.
Et les parallèles frappent.

Une main-d’œuvre indispensable mais sous-estimée

Dans l’agriculture intensive, le BTP, la livraison ou les services à la personne, les économies occidentales actuelles reposent de manière croissante sur une main-d’œuvre migrante, souvent précaire, souvent sans droits. Elle permet de maintenir des coûts bas et d’assurer des postes que les populations locales désertent.
Exactement comme les Chinois d’autrefois, ces nouveaux arrivants deviennent indispensables aux chaînes économiques… tout en restant invisibles.
C’est le grand patronat qui active la pompe de l’immigration dans l’ombre !

Une opinion publique divisée : économie contre émotion

Hier les Irlandais, aujourd’hui d’autres classes populaires : partout où la précarité progresse, la concurrence perçue entre travailleurs locaux et migrants crée des tensions.
Là encore, les préoccupations économiques deviennent des tensions identitaires.
La même mécanique, le même emballement, les mêmes discours politiques alarmistes.

Quand le vide institutionnel engendre la criminalité

Le parallèle le plus troublant réside peut-être dans les réseaux criminels.
À la fin du XIXᵉ siècle, faute de protection et de droits civiques, une partie des immigrés chinois tombait sous la coupe des Tongs.
Aujourd’hui, des réseaux tout aussi structurés exploitent la vulnérabilité des migrants : passeurs, trafics humains, travail dissimulé, prostitution forcée.
Ce ne sont pas les peuples qui reproduisent l’histoire, mais les conditions.

Les politiques : entre indignation publique et intérêts privés

Hier comme aujourd’hui, la classe politique joue un double jeu.
D’un côté, elle dénonce les « dérives migratoires » et promet ordre et fermeté.
De l’autre, elle sait pertinemment que l’économie bénéficie de cette main-d’œuvre sous-payée.
À San Francisco, de nombreux élus fermaient les yeux en échange de pots-de-vin.
En 2025, on observe des logiques similaires : dérégulation, dispositifs administratifs volontairement complexes, contrôles sélectifs.
L’ambiguïté n’a rien de nouveau : elle est structurelle.

Ce que cette répétition dit de nous

Comparer les États-Unis du XIXᵉ siècle et l’Europe du XXIᵉ ne revient pas à pointer du doigt un peuple ou une culture.
L’enjeu est plus large :
ce sont les systèmes sociaux et économiques qui produisent les mêmes effets sur des groupes différents.
Pauvreté, migration, absence de droits, ghettos, exploitation, corruption — et le cercle recommence.

Une photocopie de l’histoire

En 1882, sous la pression populaire, les États-Unis adoptent le Chinese Exclusion Act, première loi migratoire visant explicitement un groupe ethnique.
En 2025, les débats sur les quotas, les frontières, les expulsions ou les « zones de rétention » résonnent étrangement comme des échos du passé.

L’histoire ne bégaye pas : elle photocopie.
Changer les noms et les visages ne suffit pas à transformer les mécanismes qui les broient.
Tant que la pauvreté rencontre la peur, que l’économie réclame des bras et que la politique joue du symbolique, les mêmes schémas continueront à se répéter.