“Généraux de plateaux : quand la stratégie militaire se fait en cravate et en direct”
Depuis quelques années, un nouveau spécimen médiatique a envahi les écrans :
le général de plateau.
Un être étrangement sûr de lui, toujours disponible pour une analyse urgente, et dont le grade séduit immédiatement le téléspectateur : “Ah, un général ! Il doit forcément savoir.”
En théorie, un général analyse la guerre.
En pratique, le général de plateau analyse surtout… le conducteur de l’émission.
Il passe d’un studio à l’autre comme un oiseau migrateur, répète les mêmes trois phrases, hoche la tête avec gravité et, entre deux publicités pour des lessives, nous explique la géopolitique mondiale avec la précision d’un horoscope :
– “Les choses sont complexes.”
– “L’ennemi est imprévisible.”
– “La situation pourrait évoluer, ou pas.”
Merci, mon général. Sans vous, nous étions perdus.
Ce qui fascine, c’est leur hyper-connaissance du rien.
Un mélange de certitude et d’imprécision, comme si on consultait un GPS qui dirait :
“Tournez à gauche… ou restez sur place. On verra.”
Pendant la pandémie, on avait les médecins de plateau.
Aujourd’hui, on a les généraux de plateau.
Demain, on aura peut-être des plombiers de plateau pour expliquer la politique de l’eau ou des boulangers de plateau pour analyser la dette publique.
Mais revenons à nos militaires en micro.
Pourquoi sont-ils là ?
Parce qu’ils cochent les trois cases que les chaînes de TV adorent :
-
Un uniforme → ça rassure.
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Un discours simple → ça retient.
-
Une orientation géopolitique très lisible → ça s’intègre parfaitement entre deux débats enflammés.
Ils parlent surtout des “Russes qui ne sont pas gentils”, toujours les mêmes, rarement les autres.
Non pas par malveillance, mais parce que l’écosystème médiatique adore les narratifs monochromes : un camp clair, un camp sombre.
C’est plus facile à vendre que la complexité du monde.
Le problème, ce n’est pas les généraux
Ils font ce qu’on leur demande : occuper l’espace, rassurer l’opinion, remplir un créneau horaire.
Le problème, c’est la transformation des débats sérieux en spectacles préfabriqués, où l’apparence du savoir remplace la nuance, où le grade remplace la compétence, où la guerre devient un feuilleton dont les épisodes doivent sortir à heure fixe.
La réalité, elle, ne passe pas sur les plateaux.
Elle se vit sur le terrain, dans les chancelleries, dans les analyses froides et techniques — pas dans les studios réchauffés par les projecteurs.
Alors oui, les généraux de plateau se trompent parfois.
Mais après tout, ils ont bien le droit : c’est la seule chose vraiment humaine qu’ils font à l’antenne.
