Recomposition silencieuse du Moyen‑Orient
Arabie saoudite, Iran, Israël
Entre rivalités religieuses, calculs de régime et modernisation autoritaire, les pays arabes redéfinissent leur position face à l’Iran. Une recomposition paradoxale où Riyad se rapproche d’Israël tout en combattant l’islamisme issu de sa propre tradition.
Un Moyen‑Orient en mutation
Depuis quelques années, la géopolitique du Moyen‑Orient connaît une transformation profonde. Les lignes de fracture traditionnelles — sunnites contre chiites, Arabes contre Perses, monarchies contre républiques — ne suffisent plus à expliquer les alliances et les tensions actuelles. Au cœur de ce bouleversement : la relation complexe entre les pays arabes et l’Iran, tiraillés entre rivalité historique, pragmatisme diplomatique et peur d’un changement de régime à Téhéran.
L’Iran, un voisin redouté mais incontournable
Pour la plupart des États arabes, l’Iran reste une puissance perçue comme expansionniste. Depuis la révolution de 1979, Téhéran a construit un réseau d’influence régional en s’appuyant sur des milices chiites au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen. Cette stratégie inquiète profondément les monarchies du Golfe, qui y voient une menace directe pour leur sécurité et leur stabilité.
Pourtant, malgré cette méfiance, les pays arabes ont renoncé à l’idée d’isoler l’Iran. Depuis 2023, un mouvement de désescalade s’est amorcé, symbolisé par le rapprochement entre Riyad et Téhéran sous médiation chinoise. Les États du Golfe ont compris qu’une confrontation ouverte serait catastrophique pour leurs économies et leurs ambitions de modernisation.
La peur d’un Iran post‑mollahs : un tabou régional
Un élément rarement évoqué publiquement éclaire pourtant la prudence arabe : la crainte d’un Iran modernisé, laïque et démocratique.
Un Iran débarrassé de sa théocratie pourrait :
- redevenir une puissance économique majeure,
- attirer les investissements internationaux,
- devenir un modèle pour les classes moyennes arabes,
- affaiblir la rhétorique sectaire qui structure certains régimes.
Pour plusieurs capitales arabes, un Iran affaibli mais théocratique reste paradoxalement plus prévisible qu’un Iran modernisé et attractif. C’est l’un des non‑dits les plus importants de la diplomatie régionale.
L’Arabie saoudite : modernisation autoritaire et réalignement stratégique
Au centre de cette recomposition se trouve l’Arabie saoudite, engagée dans une transformation radicale sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS).
1. Le rapprochement avec Israël : un calcul stratégique
Riyad n’a pas renoncé à la cause palestinienne, mais la priorité est ailleurs : contenir l’Iran.
Israël et l’Arabie saoudite partagent :
- la crainte du programme nucléaire iranien,
- l’inquiétude face aux milices pro‑iraniennes,
- la volonté de renforcer leur partenariat avec Washington.
Le rapprochement avec Israël s’inscrit dans une logique de puissance, pas d’idéologie.
2. La lutte interne contre l’islamisme wahhabite
C’est l’un des paradoxes les plus frappants : le royaume combat aujourd’hui l’idéologie qu’il a longtemps financée.
Sous MBS :
- les religieux sont marginalisés,
- la police religieuse a perdu son pouvoir,
- les sermons sont strictement contrôlés,
- les prédicateurs influents sont arrêtés ou réduits au silence.
Cette offensive vise à neutraliser toute opposition conservatrice aux réformes sociales et économiques du pays.
3. Une modernisation sans démocratisation
Cinémas, concerts, tourisme, mégaprojets futuristes : l’Arabie saoudite change de visage.
Mais cette ouverture culturelle s’accompagne d’une concentration du pouvoir sans précédent. La modernisation sert autant à transformer la société qu’à renforcer l’autorité du régime.
Des pays arabes divisés mais convergents
Chaque État arabe entretient une relation spécifique avec l’Iran :
- Émirats arabes unis : hostiles à l’influence iranienne mais partenaires économiques pragmatiques.
- Qatar : relations relativement bonnes, coopération gazière.
- Irak, Liban, Syrie : sous forte influence iranienne via des milices.
- Égypte, Jordanie, Maghreb : méfiance stratégique, mais pas de confrontation directe.
Malgré ces différences, une tendance commune se dessine : éviter l’escalade, contenir l’Iran, mais ne pas encourager sa chute.
Une région en équilibre instable
Le Moyen‑Orient avance aujourd’hui sur une ligne de crête. Les pays arabes cherchent à :
- moderniser leurs économies,
- réduire l’influence des religieux,
- éviter une guerre régionale,
- contenir l’Iran sans provoquer son effondrement,
- se rapprocher d’Israël sans rompre avec leurs opinions publiques.
Cette stratégie est faite de compromis, de paradoxes et de calculs silencieux.
Conclusion : un nouvel ordre régional, fragile mais réel
La recomposition actuelle n’est pas un alignement clair, mais un rééquilibrage pragmatique. Les pays arabes ne veulent ni d’un Iran hégémonique, ni d’un Iran démocratique et modernisé qui pourrait bouleverser l’équilibre interne de la région.
L’Arabie saoudite, en pleine mutation, incarne ce paradoxe : elle se rapproche d’Israël, combat l’islamisme qu’elle a longtemps exporté, modernise sa société… tout en renforçant son autoritarisme.
Le Moyen‑Orient entre dans une nouvelle ère, où les alliances se font et se défont non plus selon les lignes religieuses, mais selon les intérêts de survie et de puissance des régimes.

