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Fayçal, la révolte arabe

Fayçal ibn Hussein

Regardez Lawrence d’Arabie. Pas comme un simple film d’aventure, mais comme un avertissement. Tout y est déjà : la rapacité des puissances occidentales, les manipulations cyniques pour s’emparer du pétrole, puis l’engrenage fatal de la dépendance. De ce chaos organisé est né l’enrichissement de régimes qui, en retour, ont disséminé dans le monde le poison du fanatisme religieux. L’histoire n’a pas dérapé : elle a été délibérément lancée sur ces rails.

Et l’héritage des alliances tribales : une histoire qui façonne encore le Moyen-Orient

Lorsque le prince Fayçal ibn Hussein prend la tête de la révolte arabe en 1916, il n’imagine pas que les alliances qu’il noue alors — nécessaires, fragiles, parfois explosives — pèseront sur tout le siècle suivant. Entre ambitions nationales, rivalités tribales et montée d’un islam rigoriste, son parcours éclaire les tensions qui traversent encore la région.

Un prince moderne dans un monde tribal

Fayçal, troisième fils du chérif Hussein de La Mecque, est un homme d’éducation, polyglotte, diplomate naturel. Mais lorsqu’il devient chef militaire de la révolte, il doit composer avec une réalité incontournable : le Hedjaz et le nord de l’Arabie sont dominés par des tribus dont l’autorité religieuse et sociale dépasse largement celle des institutions politiques.

Pour rallier ces forces indispensables, Fayçal doit négocier, promettre, concéder. Certaines tribus sont relativement ouvertes à l’idée d’un État arabe moderne. D’autres, profondément traditionalistes, défendent une vision rigoriste de l’islam et une autonomie totale vis-à-vis de tout pouvoir central.

L’alliance avec les tribus traditionalistes : un pari risqué

Parmi ces groupes, plusieurs lignages bédouins du Najd et du nord de l’Arabie jouent un rôle crucial. Ils apportent des combattants aguerris, une connaissance du désert, une capacité de mobilité que les Ottomans peinent à contrer. Mais ces tribus portent aussi une vision du pouvoir fondée sur la primauté absolue de la tradition, la méfiance envers les réformes, et une conception religieuse stricte, parfois hostile aux innovations politiques.

Fayçal, moderniste pragmatique, se retrouve donc lié à des forces qui ne partagent pas son projet d’un État arabe centralisé et pluraliste.

Les tribus traditionalistes qui ont soutenu Fayçal — notamment les Anaza, les Shammar et les tribus du Najd — ont joué un rôle décisif dans la formation des États du Golfe et dans la diffusion de l’islam rigoriste, en particulier le wahhabisme, qui influence encore aujourd’hui de nombreux imams et mouvements islamistes à travers le monde.

Les tribus clés et leur héritage politique

Tribu Région d’origine Rôle historique Influence actuelle
Anaza Najd, Syrie, Irak Alliée de Fayçal, soutien militaire et tribal Présente en Arabie saoudite, Jordanie, Syrie ; influence dans les cercles religieux et politiques
Shammar Nord de l’Arabie, Irak Soutien à la révolte arabe, puis à Fayçal en Irak Acteurs politiques en Irak, tribus influentes dans les milices et les partis
Mutayr, Qahtan, Otaiba Najd central Alliées des Saoud, partisans du wahhabisme Soutien au pouvoir saoudien, influence dans l’éducation religieuse et les institutions islamiques

De l’alliance tribale au pouvoir religieux

  • Le pacte entre les Saoud et les tribus du Najd, scellé dès le XVIIIᵉ siècle avec le prédicateur Muhammad ibn Abd al-Wahhab, a été réactivé au XXᵉ siècle pour consolider le royaume saoudien.
  • Ces tribus ont fourni les cadres religieux, les juges (qadis), les enseignants et les imams qui ont diffusé une version rigoriste de l’islam dans tout le monde musulman.
  • Les universités islamiques saoudiennes, comme celle de Médine, ont formé des milliers d’imams étrangers, souvent issus d’Afrique, d’Asie ou d’Europe, dans une tradition doctrinale influencée par ces tribus.

Influence mondiale du wahhabisme tribal

  • Financement massif par l’Arabie saoudite depuis les années 1970 : mosquées, écoles coraniques, manuels, bourses d’études.
  • Diffusion d’un islam salafiste fondé sur la pureté doctrinale, la séparation stricte entre musulmans et non-musulmans, et le rejet des innovations (bid‘a).
  • Imams formés dans cette tradition présents en Europe, en Afrique de l’Ouest, en Asie du Sud-Est, souvent porteurs d’un discours conservateur voire radical.

Conséquences et paradoxes

  • Ce courant a contribué à l’uniformisation doctrinale dans de nombreuses régions musulmanes, au détriment des traditions locales (soufisme, malikisme, chiisme).
  • Il a aussi servi de terreau idéologique à certains mouvements extrémistes, bien que les autorités saoudiennes aient tenté de s’en distancier depuis les années 2010.
  • Le paradoxe historique : les tribus qui ont aidé Fayçal à rêver d’un État arabe moderne ont aussi permis l’essor d’un islam politique qui conteste les États modernes.

Une victoire militaire… et une défaite politique

En 1918, Fayçal entre à Damas. Il tente d’y établir un gouvernement arabe moderne, avec constitution, ministères, administration civile. Mais les tribus traditionalistes, qui l’ont aidé à conquérir la ville, refusent de se soumettre à une autorité centrale forte. Elles contestent l’impôt, la conscription, la justice étatique, la présence d’intellectuels syriens et irakiens dans le gouvernement.

Fayçal se retrouve pris entre deux feux : les puissances européennes qui veulent imposer leur mandat, et les forces tribales qui refusent la modernisation. En 1920, les Français chassent Fayçal de Syrie. Il sera ensuite installé par les Britanniques sur le trône d’Irak — un royaume artificiel, où les mêmes tensions tribales et religieuses resurgissent immédiatement.

L’Irak : un laboratoire des contradictions

En Irak, Fayçal doit gouverner des tribus sunnites du désert, des notables urbains modernistes, une majorité chiite marginalisée, et des Kurdes du nord rétifs à toute centralisation. Les tribus traditionalistes, indispensables pour maintenir l’ordre, deviennent aussi les premières à contester l’État dès qu’il tente de réformer l’éducation, la fiscalité, la justice ou la propriété foncière.

Fayçal comprend vite que l’État moderne ne peut naître sans heurter les structures tribales, mais qu’il ne peut survivre sans leur soutien. Ce dilemme hantera tous ses successeurs.

Les tribus traditionalistes et l’essor de l’islam rigoriste

Parmi les tribus les plus influentes dans cette dynamique, on retrouve les Anaza, les Shammar, les Mutayr, les Qahtan et les Otaiba. Ces groupes, enracinés dans le Najd et le nord de l’Arabie, ont joué un rôle décisif dans l’essor du wahhabisme, doctrine fondée au XVIIIe siècle par Muhammad ibn Abd al-Wahhab et réactivée au XXe siècle pour consolider le royaume saoudien.

Ces tribus ont fourni les cadres religieux, les juges (qadis), les enseignants et les imams qui ont diffusé une version rigoriste de l’islam dans tout le monde musulman. Les universités islamiques saoudiennes, comme celle de Médine, ont formé des milliers d’imams étrangers, souvent issus d’Afrique, d’Asie ou d’Europe, dans une tradition doctrinale influencée par ces tribus.

Influence mondiale du wahhabisme tribal

Depuis les années 1970, l’Arabie saoudite a financé massivement la diffusion du wahhabisme : mosquées, écoles coraniques, manuels, bourses d’études. Ce courant a contribué à l’uniformisation doctrinale dans de nombreuses régions musulmanes, au détriment des traditions locales (soufisme, malikisme, chiisme). Il a aussi servi de terreau idéologique à certains mouvements extrémistes, bien que les autorités saoudiennes aient tenté de s’en distancier depuis les années 2010.

Un héritage qui perdure

Le paradoxe est saisissant : les forces qui ont aidé Fayçal à rêver d’un État arabe moderne sont aussi celles qui, par leur logique propre, ont rendu ce rêve presque impossible. Tant que les structures tribales et religieuses traditionnelles ne seront pas intégrées dans un projet politique cohérent, le Moyen-Orient restera traversé par les mêmes tensions qu’au temps de la révolte arabe.

Fayçal reste une figure tragique et lucide. Il voulait un État arabe moderne, stable, ouvert. Mais il devait composer avec des forces sociales et religieuses qui, tout en étant indispensables à sa cause, portaient une vision du monde incompatible avec son projet, l’histoire semble se reproduire …